Discussion sur le St-Antoine Paradise avec Skipper Dean

Du Rockhead’s Paradise au Harlem Paradise, de l’Alberta Lounge au Café St-Michel pour ne mentionner que quelques salles légendaires, la rue Saint-Antoine a été très animée lors des années 1930 jusqu’aux années 1980.

Le 15 février 2024, le légendaire chanteur montréalais Skipper Dean nous a fait voyager dans le quartier de la rue Saint-Antoine au cours des décennies 60, 70 et 80. Des dizaines de photos et d’affiches de concerts ont permis de faire revivre ces époques.

Voici une transcription éditée de cette conversation entre Skipper Dean et l’historien montréalais Louis Rastelli.

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Skipper Dean performance à Harlem Paradise club, c. 1966

Louis Rastelli : Sans plus attendre, voici la légende de la soul et du RnB, Skipper Dean !

Skipper Dean : Merci. C’est merveilleux d’être ici.

LR : J’aimerais commencer par une petite présentation. Tu es arrivé à Montréal quand tu étais enfant, n’est-ce pas ?

SD : Oui, j’avais cinq ans. Je suis né à Dartmouth, en Nouvelle-Écosse.

LR : Et tu as grandi dans la Petite-Bourgogne, bien qu’on ne l’appelait pas la Petite-Bourgogne à l’époque, n’est-ce pas ?

SD : Non, nous ne l’appelions pas ainsi. Nous l’appelions Torrance Street. Torrance Street, d’accord. Ça s’étendait à partir de rue Windsor et entre les rues Peel et Atwater. Donc oui, c’était ce qu’on appelle aujourd’hui la Petite Bourgogne. Je suis sûr qu’ils avaient d’autres noms à l’époque, mais nous ne les avons pas entendus.

LR : À l’époque où le quartier était encore un quartier. Tu m’as mentionné une fois qu’un de tes premiers concerts, alors que tu n’étais qu’un adolescent, consistait à faire le tour du centre-ville pour livrer des produits de maquillage aux artistes de cabaret.

SD : Je travaillais dans un « drug store ». Car oui, à l’époque, on les appelait des « drug stores ». Je fréquentais tous les gens qui travaillaient à l’Esquire et tout ça – En effet, j’ai réussi à voir des choses que je n’aurais pas dû voir en tant qu’adolescent.

LR : Donc, on parle de 13, 14, 15 ans ici ?

SD : 14, 15, oui environ. J’avais l’habitude de livrer au Chez Parée. Je frappais à la porte arrière et je voyais toutes les go-go girls. Et oui, c’était très instructif. J’ai trouvé ce travail par hasard. Je suis entré par hasard pour acheter quelque chose, et ils avaient besoin de quelqu’un pour les aider avec le stock et tout ça. J’ai donc servi les clients, j’ai livré, je gagnais un petit salaire à l’époque.

LR : Tes premières entrées dans ces boîtes de nuit légendaires s’est donc faite par la porte arrière, lorsque les artistes se préparaient ?

SD : Eh bien, ils venaient dans les quartiers. Nous les rencontrions. Nous n’avons jamais pu les voir jouer. Mais quelques années plus tard, ils venaient à l’église.

LR : Mais en tant qu’adolescent, tu leur rendais visite sans pouvoir rester et voir le spectacle.

SD : Non, non. J’étais encore à l’école et j’essayais simplement de gagner de l’argent. Je n’avais pas du tout l’esprit au spectacle, alors j’ai simplement saisi l’occasion qui m’était donnée, ce que j’ai fait tout au long de ma vie. J’en suis très heureux.

LR : Tu as donc grandi par hasard, d’une certaine manière, juste à côté de toute cette vie nocturne, je suppose que tu marchais de l’endroit où tu vivais jusqu’à…

SD : Oui, nous marchions des rues Windsor à Atwater. Nous avions des amis et, vous savez, on ne pouvait pas marcher dans la rue si on avait été été pris en délit pour quelque chose. On ne pouvait pas marcher de Windsor à Atwater sans que quelqu’un dise : » Tu va y gouter maintenant ! «. On nous infligeait une grosse punition, plus qu’une fessée ou autre chose de ce genre. Et cela n’avait pas d’importance que nous descendions la rue Saint-Antoine ou Saint-Jacques ou l’une des rues secondaires. On ne voulait pas rentrer à la maison, mais il le fallait quand même, tu sais.

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Flyer annonçant le spectacle de Denis Lepage et Skipper Dean au Harlem Paradise, The Montreal Star, 28 mai 1966

LR : Nous parlons donc de quelques blocs de maisons à l’ouest ou à l’est de la rue Mountain, où tu descendais la rue Saint-Antoine ? C’était la rue principale ?

SD : Saint-Antoine et Saint-Jacques. C’était notre domaine. Et nous allions tous à la même école secondaire, à la même école primaire. Nous vivions donc tous dans ces quartiers. Tu sais, de là, nous avons (plus tard) déménagé à Côte des Neiges et, en tant qu’ados, nous organisions des soirées dansantes et des fêtes. Je parle de Linton Avenue, de Linton Avenue à Barclay, Van Horne et Côte Sainte-Catherine.

LR : Tu as donc commencé à chanter presque par hasard.

SD : Eh bien, apparemment, lorsque nous sommes allés à une réunion de famille en Nouvelle-Écosse, ils m’ont dit : «Oh, tu chantais toujours et tu sautillais dans la rue», tu sais, en chantant une chanson. Mais je ne pensais pas à chanter. La raison pour laquelle nous chantions, c’est qu’il n’y avait pas de télévision. Alors, on écoutait «Oh, Pretty Woman», tous ces trucs-là. Et Lloyd Price, Personnality. «Because you have… personallity.» Je l’ai d’ailleurs chanté l’autre jour à des personnes de mon âge. J’ai chanté «Because you have…» et tout le monde a répondu «Personnality». C’était merveilleux.

LR : Donc, au début des années 60, c’était surtout un moyen de passer le temps que de se réunir avec des amis et de chanter certaines de ces chansons ?

SD : Non, c’est tout ce que nous avions. Pas seulement dans mon quartier, dans tous les quartiers.

Tu sais, il fallait s’amuser soi-même. Il y avait la communauté. Les clubs et tout ça, mais après ça, tu vois, le mot d’ordre était que quand les lumières s’allumaient, dans la rue, il fallait rentrer à la maison.

LR : Le Harlem Paradise a ouvert ses portes assez tôt. C’était en 1962. Et tu as mentionné avoir eu une relation assez longue avec cet endroit pendant qu’il durait. As-tu pu y aller ?

SD : Le Harlem Paradise, quand nous étions jeunes, était fermé. Rockheads était là, mais il a été fermé. Et tout d’un coup, Rockhead a ouvert. Le Harlem Paradise a ouvert ses portes. On s’est mis à chanter, alors on n’a jamais pu y aller. Mais deux ans plus tard, nous chantions dans ces endroits là.

LR : Tu parles maintenant de l’époque où Rockhead’s Paradise a été fermé par la ville pendant deux ans.

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Flyer pour le Harlem Paradise Club, The Montreal Gazette, 12 mars 1962

SD : Et le Harlem Paradise aussi. Ils étaient toujours là. Je pense que la taverne était toujours ouverte. Et puis nous avons eu la Chow Mein House.

LR : C’est donc en 64, 65, 66 qu’ils ont rouvert. Comment t’es-tu retrouvé, adolescent, à chanter dans des endroits comme le Harlem Paradise ?

SD : Eh bien, nous faisions des soirées dansantes au lycée et tout le reste. Je veux dire que pour nous, c’était «oh, nous gagnons de l’argent», nous ne pensions pas à devenir des stars ou quoi que ce soit d’autre. Et nous avions l’habitude de chanter dans les rues sans arrêt, t’avais Roy Orbison, ou alors Elvis, ou occasionnellement Little Richard qui se glissait ici et là.

Mais le groupe noir le plus populaire était alors les Platters. Nous chantions toutes leurs chansons, puis sont arrivés des gens comme Lloyd Price et Fats Domino. On les chantait dans les rues. Un type nous a dit : «Vous êtes horribles.» On s’est réunis et on a dit : «On est nuls. On ne va pas travailler.» Et on a arrêté de chanter. Et beaucoup d’entre eux étaient des artistes qui allaient à l’Esquire et tout ça. Ils disaient : «Comment se fait-il que vous ne chantiez plus ?»

«Vous avez dit qu’on était nuls.»

«On plaisantait», alors on s’est remis à chanter. Et nous sommes toujours amis depuis plus de 60 ans, tu sais. On est amis depuis près de 70 ans. Les parents ne voulaient pas que leurs enfants viennent nous voir parce que nous étions musiciens. Aujourd’hui, ils viennent toujours me voir. Je leur rappelle : «Souvenez-vous, vous ne vouliez pas de moi.»

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Skipper Dean se produit à l’Union United Church, photographie de Len Senater, c.1993

LR : Si tu voulais devenir chanteur à l’époque, est ce qu’on avait tendance à associer ça avec le côté sale de la vie nocturne ?

SD : Eh bien, les religieux, à moins que tu ne chantes que du gospel ou des hymnes, tu sais…

LR : Donc, tu arrivais à la soul et au R&B peu de temps après que les racines du gospel aient été en quelque sorte coupées…

SD : Non, nous sommes passés par la phase rock and roll. Et puis un Little Richard s’est glissé parmi nous et tout d’un coup, les Platters ont obtenu des disques d’or. Chaque chanson était un succès, et nous les connaissions toutes par coeur.

Je les chante encore, tu sais. Je reviens toujours à l’époque où il n’y avait pas encore de chanteurs de soul. Je reviens à Roy Orbison et à la musique country, à «Lips, A Little Closer, To The Phone», à ces gars-là. Nous ne connaissions pas la romance, mais nous savions comment ressentir les choses. Je veux dire ça, pas littéralement, je veux dire ici [il pointe sa poitrine].

LR : Wow, eh bien, une chose étonnante à découvrir, en parlant avec des gens comme toi, c’est que tu étais loin d’avoir l’âge d’aller dans les bars, les cabarets. Mais vers le milieu des années 60, il y avait des endroits où il y avait des spectacles de jour, des spectacles d’après-midi, où les jeunes pouvaient aller voir des groupes. Tu m’as parlé d’un endroit, je crois que c’était le 217, dont je suppose que c’était l’adresse.

SD : Oui. Au coin de Laurier et Park Avenue.

LR : Et c’est là que des groupes comme les Isley Brothers et d’autres se produisaient, n’est-ce pas ?

SD : Oui, nous étions là et à ce moment-là, je pense que j’ai commencé à chanter dans un groupe dont je savais que personne ne le verrait jamais.

LR : Tu chantais déjà et tu es toujours un fan de musique. Comment était-ce d’aller au 217 ? C’était des émissions de jour, n’est-ce pas ?

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Page d’un dépliant pour le spectacle du 217 Club au Forum de Montréal, 23 juin 1964

SD : En fait, c’était le week-end. Le samedi et le dimanche. Le 217 était peut-être trois fois plus grand que cette salle. Et il y avait 700 enfants à l’intérieur. Wow. Jamais de bagarre. Tout le monde dansait en ligne. Il y a 350 personnes qui vont dans un sens, et 350 personnes qui vont dans l’autre sens, et personne ne manque un mouvement.

Et tous les enfants qui venaient, ils ne savaient pas que nous connaissions toutes les danses, parce que les Américains venaient et les faisaient, et nous les regardions. C’est ce que nous faisions avec tous ces enfants tous les dimanches et samedis. Et puis le propriétaire était un fan de RnB, donc les gens qui travaillaient à l’Esquire, le dimanche était dans leur jour de congé. Il est donc allé les voir et leur a dit : «Vous ne travaillez pas ? Vous avez envie de jouer», vous savez, «pour une bande de gamins ?» Les frères Isley avaient Jimi Hendrix à l’époque.

LR : C’est une des photos de Jimi Hendrix à Montréal, au 217.

SD : (Quand Stevie Wonder a joué là-bas) leur bassiste était coincé à l’aéroport, et il [le bassiste de Skipper] a dit : «Eh bien, ils veulent que je joue». J’ai dit : «C’est bien.» Il a dit : «Qu’est-ce que je dois faire ?» J’ai dit : «Dites oui !» Il a dit : «Et si je suis nul ?» J’ai dit : «On s’en fout. Tu pourras toujours dire que j’ai joué derrière Stevie Wonder.» Et il a dit : «Oui, tu as raison.» Et il était génial. Le deuxième groupe avec lequel j’étais était très compétent sur le plan musical. Il y avait moi et l’un de mes meilleurs amis de l’époque, nous étions les deux Noirs. Puis il y avait deux juifs. Puis il y avait des Français. Nous étions mélangés. Ça a marché.

LR : Et la foule était également mixte, je suppose, parmi les 217 personnes.

SD : La foule était bruyante. Des Anglais, des Français. Ils venaient de tout Montréal. Une fois que la nouvelle s’est répandue, vous savez…

LR : Je pense que ce bâtiment a été démoli et remplacé depuis longtemps.

SD : Je ne sais pas. La dernière fois que j’y suis allé, c’était il y a une dizaine d’années. Il était là à l’époque.

LR : Vous avez donc joué lorsque Stevie Wonder a donné un concert au 217.

SD : Oui. Nous nous appelions The Presidents. Le premier groupe de Pointe St. Charles s’appelait The Blue Jays. Et à un certain moment, nous avons dérivé. Nous ne nous sommes pas battus. Nous nous sommes juste éloignés les uns des autres. Et ces autres gars m’ont appelé. Je n’ai jamais cherché de travail. Je ne le fais toujours pas. Je ne cherche toujours pas.

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Publicité pour un concert de bienfaisance mettant en vedette Skipper Dean avec les Avalon’s et Charles Aznavour, 1968

Ils m’appellent et je les rejoins. J’ai eu beaucoup de chance.

LR : Nous avons de la chance d’avoir tes souvenirs, car nous avons fait des recherches sur le 217 en particulier.

SD : Eh bien, le 217 – Trevor Payne avait l’habitude d’y aller. Nous y allions, mon frère et son groupe. Nous y allions, ainsi que Denis Lepage, qui était un génie. Tous ces gars étaient des génies, vraiment, parce que j’écoutais les chansons, j’apprenais, et ils écoutaient les chansons, et quand nous nous réunissions, nous savions quelle partie nous allions faire, et nous n’avions jamais de problème de timing, ou de ton, ou, ou de sentiment. Nous avions tous des sentiments et cela ne concerne pas que les Italiens, les Français, les Noirs, les Blancs, les Jaunes. La couleur n’avait pas d’importance.

LR : Eh bien, la musique devait en avoir, vous deviez tous être si excités par la musique à l’époque.

SD : Nous y sommes tous allés parce que nous allions gagner dix dollars ou quelque chose comme ça. Peut-être cinq dollars, ce qui était beaucoup d’argent à l’époque. Nous avons toujours voulu être les meilleurs, et nous sommes tous devenus les meilleurs, et nous sommes toujours amis après toutes ces années.

Beaucoup de gens ont percés et sont allés très loin. J’ai voyagé avec les Platters. J’ai joué sur scène avec Paul Anka, nous avons joué avec Charles Aznavour, tu sais.

LR : C’était un grand spectacle, à l’époque ?

SD : Oui, et j’ai appris à chanter en français. Tu sais, «Je reviens te chercher, Je savais que tu m’attendais, Je savais que la nuit pourrait se passer l’un par l’autre longtemps.» J’aime Gilbert Bécaud. J’aime les Classels. [«Avant de me dire adieu», ou «que devenu notre passé».

LR : Mais on dirait que tous les jeunes travaillaient ensemble par passion pour ce genre de musique.

SD : Ce n’était pas un travail. C’était amusant, et nous étions payés pour cela, donc c’était génial. De plus, nous avions les Oliver Jones et les Biddles. Nous ne savions pas qu’ils nous soutenaient lorsque nous avions dix ans, vous savez, j’ai oublié tout cela. Nous ne savions pas qui étaient les musiciens. On arrivait, c’est tout. Ils nous soutenaient et jouaient la chanson dans la tonalité que nous chantions. Je ne me souviens pas avoir entendu une seule mauvaise note. C’est parce que nous aimions ce que nous faisions, nous nous amusions. De plus, les filles, bien sûr, sont venues et il n’y avait rien de mal à ça.

Cette époque particulière nous a permis de rester amis, de nous retrouver et de nous remémorer des souvenirs. «Tu te souviens de la fois où tu es tombé de la scène ?» Vous savez, ce genre de choses, et on rigolait.

LR : Nous parlons ici du milieu à la fin des années 60, et il y a les années 217 et tout le reste, mais assez rapidement, tu étais encore adolescent lorsque tu as commencé à chanter dans des endroits comme le Harlem Paradise.

SD : Oui. C’était là où se trouvait le Café Saint Michel. Et lorsqu’ils l’ont rouvert, le Rockhead’s Paradise n’a jamais changé de nom. Ensuite, c’est devenu le Harlem Paradise, et en bas, le Soul City.

LR : Est-ce que c’est avec les Avalon que tu as joué pour la première fois au Harlem Paradise ?

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Skipper Dean et the Fabulous Fascinations, c. 1966

SD : Non. J’étais avec les Fascinations. Les Fascinations étaient les Présidents. Et nous sommes devenus les Fascinations. C’était le deuxième groupe.

Et nous devions avoir des uniformes. Quelqu’un connaissait toujours quelqu’un. «Je n’ai pas les moyens», et on me disait «ne t’inquiète pas». Le propriétaire du Centre des arts de Montréal était notre guitariste. Et nous avions trois juifs dans le groupe. Le bassiste, le saxophoniste ténor et Alan. Il jouait de la guitare. Il y avait un tailleur qui regardait les vêtements et qui disait : «Oh, regardez, c’est de la soie et de la laine».

J’ai dit : «Non, non, non, non, non. Je sais à quel point c’est cher. Non, non, non, non.» «Ne t’inquiète pas.» On a acheté les costumes pour 35 dollars. Ils ont mis des galons sur les cols et à partir de là…

LR : C’est à ce moment-là qu’ont commencé les tenues légendaires de Skipper Dream Dean ?

SD : Oui, oui, parce que la plupart des groupes de l’époque ne s’habillaient pas de la même façon.

Les Classels, eux, s’habillaient de la même façon. Ils étaient toujours en blanc. Et quelques autres, mais c’est à notre époque que nous avons commencé cela.

LR : Quelle était la situation en tant qu’adolescent dans une boîte de nuit qui ne laissait pas entrer les personnes en dessous de cet âge ?

SD : Eh bien, certains d’entre nous avaient l’air plus âgés. Je n’étais pas l’un d’eux. J’avais l’air d’avoir dix ans, pendant des années ! Un jour, j’ai pu, et en fait mon frère m’a fait entrer dans le bar du spectacle Esquire. Je ne sais pas comment je suis entré.

LR : Qui as-tu vu à l’Esquire qui t’as marqué ?

SD : Frank Motley. Il était avec Jackie Shane. J’ai vu les Platters là-bas. Parfois, nous pouvions assister aux répétitions et ils nous laissaient entrer.

LR : Il a été fermé vers 73, je crois, l’Esquire.

SD : Eh bien, je pense que Norm Silver en avait assez. Cela faisait des années, alors…

LR : Je pense qu’il s’agissait aussi d’une autre situation où l’on perdait la licence pendant un certain temps et où d’autres personnes la reprennaient plus tard.

SD : [Indique une ancienne photographie en noir et blanc de Fascinations] C’est mon frère, Dennis, à côté de moi. C’est moi ici.

LR : Et sur cette photo, tu te produis avec les Fascinations.

SD : C’est le Point St. Charles Boys and Girls Club. Nous avons joué dans tous ces endroits, vous savez. Si quelqu’un nous appelait, nous y allions. Nous ne nous soucions pas de l’endroit. Nous avons joué dans toutes les écoles secondaires, partout. Montréal-Nord, Montréal-Est, Pointe-Saint-Charles, Côte-des-Neiges. TMR, nous étions partout.

LR : Y a-t-il des endroits particuliers comme les sous-sols d’église ou les salles communautaires qui ressortent vraiment ?

SD : Eh bien, avant, il y avait des danses à l’Union United Church. Il y avait la Tyndale House sur Richmond Street. Quand j’ai commencé à chanter, nous avons commencé à avoir beaucoup d’endroits où aller. Tu sais, je parle de 700 personnes dans une salle de danse. Des enfants, et tout le monde qui riait et s’amusait.

LR : En voici un qui m’intrigue parce que j’ai grandi non loin du boulevard Gouin et je ne peux pas imaginer une discothèque ou un go-go là-haut.

SD : Oui. J’y suis allé avec les Fascinations et les Avalons. Tout près du parc Belmont.

LR : Donc, je suppose qu’il y avait un petit groupe de lieux et de vie nocturne là-haut.

SD : Eh bien, c’est le seul où nous sommes allés.

LR : (regardant la photo) C’est James Brown, avec, si je ne me trompe pas, Mervyn Dash.

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Mervyn Dash, propriétaire du Harlem Paradise Club (à gauche), avec James Brown et la danseuse Lillaboo (au centre), vers 1968.

SD : Oh oui, c’est Mervyn Dash. Ce type est un DJ de radio, je ne me souviens plus de son nom, Mervyn Dash. James Brown. Lillaboo. Elle était toujours la danseuse. Il y avait une petite place pour elle à côté de la scène, et elle dansait, et parfois nous dansions ensemble à distance. Et c’est la partenaire de Merv. Et je ne sais pas qui est l’autre, mais nous l’appelions Lillian Jackman. Et nous l’appelions Lillaboo.

LR : Était-elle originaire de Montréal ?

SD : Oh oui. Elle vivait sur Coursol, juste au coin de ma rue.

LR : Mais Mervyn Dash dirigeait le Harlem ?

SD : L’étage inférieur, Soul City. Il a aussi été mon manager pendant un certain temps.

LR : Il était donc proche de toi et il est décédé il y a quelques années, si je ne me trompe pas.

SD : Cela me rappelle que nous chantions ce soir-là. Et tout le monde du club, sauf nous et la barmaid, était au spectacle de James Brown. Et nous nous sommes dit que personne ne viendrait. J’aurais dû faire semblant d’être malade. Il était au Forum de Montréal. Je crois que c’était la première fois qu’il venait ici.

LR : Eh bien, cela expliquerait que vous n’ayez pas eu trop de monde, je suppose.

SD : Eh bien, nous savions que tout le monde à Little Burgundy serait là (au concert de James Brown). Sauf nous.

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Publicité pour le spectacle de Marvin Gay au club Rising Sun, vers 1978

LR : As tu eu l’occasion de voir ou de rencontrer James Brown à cette époque ?

SD : Oui. Pas à l’époque, mais…

LR : Était-il aussi petit et minuscule qu’on le dit ?

SD : Eh bien, je ne suis pas très grand moi-même, alors je dirais que non.

LR : Parles-moi un peu plus de Mervyn, parce qu’il a dirigé ce club pendant un certain nombre d’années, mais il y a apporté beaucoup de vie et a vraiment été un personnage important.

SD : Je pense que c’était une salle de billard, quand nous étions enfants.

LR : C’était l’étage inférieur du Café Saint Michel.

SD : Oui, oui. Et à l’étage, c’était plutôt un spectacle en salle. Et tu sais, il avait un groupe appelé les Hot Tamales. Derek Martin en faisait partie. Il avait une chanson qui s’appelait «You Better Go».

LR : C’était Kenny Hamilton dans les Hot Tamales ?

SD : Non. Pas le Kenny Hamilton. Le Kenny Hamilton de Montréal. Sa chanson était [chantant] «girl. I know it’s late. Just another kiss before saying goodbye. Come and hold back time. No, no, no, no, no. Please, don’t close the door.» Tu sais. Et quand on était adolescent, on ne pouvait pas faire entrer une goutte d’eau là-dedans tellement c’était serré. On était si proches l’un de l’autre. Les Hot Tamales étaient vraiment un bon groupe.

LR : Tu étais donc à la fois spectateur et artiste dans cet endroit ?

SD : [en regardant la photo] Oh, c’est Rockheads. Et tu vois, là-haut, tous les artistes qui ne travaillaient pas, nous étions à l’étage, à regarder tout le monde d’en bas. Entre les spectacles, le groupe jouait. Après le spectacle, 10 minutes de pause, 15 minutes de pause, le groupe jouait et les gens dansaient. Puis c’était l’heure du spectacle. Tout le monde s’asseyait.

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Extérieur du Rockhead’s Paradise, vers 1978

LR : Tu te souviens donc d’avoir eu l’âge d’aller voir certains spectacles au Rockhead’s ?

SD : Le Rockhead’s, ça a été un peu plus difficile. Il me connaissait depuis le quartier, il savait donc quel âge j’avais. On me refusait : «Non, non, non. Non, tu ne peux pas rentrer.»

LR : Était-il vraiment presque toujours à la porte avec l’œillet ?

SD : Oh, oui. C’était «Welcome», tu sais. Et puis il y avait le salon, c’est là qu’Oliver et moi jouions, et il y avait des Biddles certains soirs. Je pense que la plupart du temps, Norman Marshall (Villeneuve) était le batteur, il est toujours là, et il nous traitait comme des stars quand nous jouions.

LR : Je suis un peu curieux parce que tu es le témoin d’une transition, de l’époque glorieuse jusqu’en 71, 72, quand St. Antoine et Mountain avaient encore les Rockheads, Harlem Paradise, vous aviez encore le Black Bottom avant qu’ils ne déménagent dans le Vieux-Montréal. Quel souvenir gardes-tu de ce quartier à l’époque ? On dirait que c’était très coloré et qu’il y avait beaucoup de personnages dans la rue.

SD : Il s’est passé beaucoup, beaucoup, beaucoup de choses dans ce quartier. Pour nous, les enfants qui grandissaient, nous ne savions pas grand-chose. Un jour, alors qu’on marchait de Mountain Street à Saint Antoine jusqu’à la rue suivante, Aqueduct, nous avons vu les Drifters.

LR : Les Drifters ?

SD : Oui. Et ça, c’est après Benny King. Ils nous ont arrêtés et nous ont demandé : «Savez-vous où se trouve le refuge de Whitey ?» Et on a répondu, «Vous êtes les drifters ?» Et ils ont dit, «ouais». C’était juste au coin de la rue, mais on s’est réunis et on s’est dit : «Prenons le chemin le plus long.» Alors, on a pris la rue suivante, on l’a descendue et on l’a contournée. Nous avons remonté l’autre rue et nous avons dit : «Oh, le voilà.» Et il a dit : «Merci beaucoup.»

À l’époque, on ne savait pas toujours à qui on parlait. On pouvait avoir un Sammy Davis Jr. On pouvait avoir une Sarah Vaughan. Tu pouvais- avoir une Nina Simone.

LR : Le Whitey’s Hideaway semble être un endroit intéressant aussi.

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Skipper Dean montre l’emplacement de l’ancien Rockhead’s Paradise, 2023, photographie de Louis Rastelli

SD : J’y suis allé, mais pour voir le propriétaire, Bobby. Je lui livrais quelque chose ou je faisais quelque chose pour lui. Il avait son propre public, tu sais. Son père était propriétaire de l’immeuble, et il avait l’épicerie en bas, et ils louaient des chambres, et Bob avait le dernier étage.

LR : C’est là que nous sommes allés au printemps dernier. Nous sommes descendus avec Charles Burke pour nous tenir dans le coin et voir ce qu’il restait. Tu nous as montré ce qu’était le Rockhead’s Paradise. C’est un peu triste qu’il n’y ait pas de plaque ou quoi que ce soit d’autre là-bas .

Et là, nous regardons la rue Saint-Antoine.

Mais j’ai aimé entendre certaines de ces histoires, et je ne sais pas si vous tu te souviens des personnages de rue qui existaient à l’époque. Tu as raconté une anecdote où l’un de ces types, un policier, a lâché son arme… ?

SD : Non, non. L’homme avait des béquilles, ok ? Il avait deux béquilles et il boitait. Il marchait dans une des ruelles, et il y avait un policier et un jeune homme. Il a commencé à les embêter.

Ils lui ont demandé : «Quel est votre nom ?» Il a répondu : «Vous avez un annuaire ? Cherchez-le.» Alors, ça allait et venait, et puis le flic a sorti son arme, et il l’a brandie, et Ratman n’était pas à prendre à la légère.

LR : Il s’appelait Ratman ?

SD : Oui, Ratman. Il ne fallait pas aller le chercher. Le policier a brandi son arme pendant une minute, et Ratman a pris une de ses cannes et l’a fait tomber de sa main. Il a laissé tomber ses béquilles, s’est précipité, a pris l’arme et a tiré. Bang, bang, «oh, c’est ce que vous croyez?»

LR : Et ça c’est passé juste là sur Mountain Street.

SD : Sur Mountain Street, oui. Il y avait donc un restaurant appelé Jim’s. Nous étions tous à l’intérieur. Tous ces gars regardaient dehors (les fenêtres), et chaque fois que Ratman levait son arme, toutes les têtes rentraient. C’était un personnage. Nous ne l’avons jamais appelé Rat Man en face, on lui disait «Bonjour, monsieur».

LR : C’était donc presque le coin du centre-ville, coin Saint-Antoine et Mountain.

SD : À une centaine de mètres de la rue Saint-Antoine. Il y avait donc l’épicerie à l’angle des rues Saint-Antoine et Mountain. Antoine et Mountain. L’arrêt suivant était le restaurant. Et ensuite Harlem.

LR : Mais je suppose qu’au début des années 70, en 73 ou 74, c’est plutôt Stanley Street où tu jouais, où il y avait déjà l’Esquire, mais te souviens-tu d’avoir ressenti un peu de tristesse à l’idée que les choses s’éloignent de ce quartier ?

SD : Eh bien, à cette époque, nous étions tous en train de voyager, de chanter et de lancer nos carrières. Ce quartier (Stanley) est resté mort pendant longtemps, puis il est revenu, tout s’est ouvert et les gens sont venus de partout pour le fréquenter. Et il y a toujours eu de très bons spectacles là.

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Flyer publicitaire pour Skipper Dean et Les Platters, décembre 1971

LR : Tu as beaucoup voyagé dans les années 1970. J’ai vu que tu étais même allé en Australie et en Nouvelle-Calédonie.

SD : Oui. J’étais avec les Avalons, et nous étions sur le point de nous séparer, et heureusement pour moi, un groupe m’a appelé, et ils avaient cinq cuivres, et tout ce que je voulais, et ils ont fait du chant d’ambiance, et ils m’ont demandé si je voulais me joindre à eux après avoir connu les chansons, et j’ai dit, d’accord. Nous avons eu quelques répétitions, et ils m’ont demandé si je voulais faire des chansons françaises, j’ai dit, oui, tant que vous vous assurez que je n’ai pas l’air idiot.

Avec les Avalons, j’avais déjà fait Je Reviens Te Chercher. Et il y en a une autre que j’ai faite avec Gaston, Le Téléphone. Et c’est là que j’ai reçu l’appel des Platters.

LR : D’accord, donc la prochaine chose que vous savez, c’est que tu es dans les Platters, et que tu voyages ?

SD : Eh bien, j’ai vraiment hésité. Je sais que nous partions d’ici pour aller à Winnipeg, puis à San Francisco, et ensuite dans tout le Pacifique Sud. Et nous sommes restés en Australie pendant quatre ou cinq mois. C’était censé être un concert de deux mois. Et nous sommes arrivés en retard à Winnipeg. Moi et Jackie Richardson. Elle est assise à sa place. Je suis assis à la mienne. Et, tu sais, on a raté le spectacle. On a failli rater le bateau. Ce n’était pas drôle. Et le groupe avec lequel j’aurais dû rester était excellent.

LR : Les Fascinations, tu veux dire ?

SD : Non, non. Je ne me souviens plus de leur nom. Je m’en souviendrai quand je partirai d’ici. C’était un groupe dont je rêvais, mais j’aimais aussi les Platters.

LR : Cela ressemble à une très longue tournée, avec des mois passés dans le Pacifique Sud, etc.

SD : Mon sentiment était que j’avais hâte de rentrer chez moi, loin de ce groupe, vous savez ? Je n’ai donc pas fait de solos. J’ai fait un couplet d’une chanson de Chuck Jackson, I Don’t Want to Cry, Jackie a fait un couplet, et c’est tout. Et ils ont fait tout le reste.

LR : Tu étais donc un peu trop chanteur de soutien selon toi ?

SD : Eh bien, la plupart des membres des groupes vocaux savent chanter. Mais je ne pensais pas qu’ils rendaient vraiment justice aux chansons parce que j’avais vu d’autres groupes et les chanteurs principaux habituellement… tu sais, tu dois t’en approcher le plus possible, tu n’as pas besoin de chanter exactement, mais tu dois te rapprocher le plus possible de la chanson.

Donc, chaque fois que je chante une chanson, j’essaie de m’en approcher le plus possible. Je ne veux pas devenir cette autre personne, mais je veux que son souvenir vous revienne. J’essaie de faire en sorte qu’il y ait un peu de reconnaissance, tout en restant moi-même. Ainsi, quel que soit l’interprète de Roy Orbison, je fais du Roy Orbison, mais je le fais en lui ressemblant, tout en restant moi-même. Et c’est la même chose avec Elvis, vous savez, [chantant] «return, to sender» (retour à l’envoyeur), et tout le reste. Je prends cela au sérieux et, pour moi, quiconque veut connaître un autre chanteur, comme mon fils, l’aîné, qui me dit : «Papa, je veux chanter.» J’ai choisi une chanson, il l’a chantée, il a terminé et j’ai dit : «Tout était là, mais je n’ai rien senti. Je vais chanter une chanson. Je n’essaie pas de vous impressionner. Je vous donne juste ma version et ce que j’en ressens.» Je veux juste être moi-même. Ce n’est pas le cas de la plupart des chanteurs. Ils veulent être exacts.

LR : Tu es un chanteur de soul. C’est ça le truc.

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Skipper Dean performance, vers 1970

SD : Frank Sinatra est un chanteur de soul. Et quand je chante :  « And now, the end is near, And so I face the final curtain, My friend, I’ll say it clear ,I’ll state my case, of which I’m certain, I’ve lived a life that’s full, I traveled each and every highway, And more, much more than this, I did it my way».  C’est tout ce que je veux faire. Je ne veux pas ressembler à Frank. Je veux avoir son groove. Je veux le groove.

LR : Oh, tu es dans cette version de la chanson, tu ne fais pas que la chanter, tu es dedans.

SD : Tu peux toujours entendre Frank Sinatra, et pas nécessairement sa voix, mais tu peux  entendre ce qu’il ressent à ce moment-là. Ce qu’il ressentait, c’est ce que je ressens. Je ne veux pas être une copie. C’était comme ça avec Jackie Richardson et Kim Richardson et la plupart des chanteurs avec lesquels j’ai travaillé. Jackie a voyagé avec nous à l’étranger, et nous nous amusons. Et si c’était une chanson triste, il fallait être triste. Et, tu sais, je vois des femmes de 90 ans dans les centres pour personnes âgées et je chante : «Il n’y a que vous qui puissiez rendre ce monde lumineux.»

Il s’agit de divertir. Et c’est ce qu’on est censé faire, divertir.

LR : Pour toi, c’est toujours une passion. C’est toujours ce que vous voulez tu voulais faire.

SD : Je vais chanter jusqu’à ce que je ne le puisse plus. Et personne ne pourra me faire changer d’avis la dessus.  Je dis simplement «  Non, je ne peux pas faire ça. Je ne le sens pas. » Les groupes n’écoutent pas. Quand Oliver Jones m’a appelé, j’ai demandé :  «Vous voulez que je chante avec vous ?» Il m’a dit :  «Oui.» J’ai dit : «Alors oui, bien sûr !»

LR : Eh bien, tu as certainement été capable de le faire à travers un tas de périodes différentes, très différentes. T’es à Montréal à l’apogée de la musique soul, du funk, dans les années 70. Tu pars en tournée. À la fin des années 70, au début des années 80, cette musique est devenue rétro. C’est de la nostalgie. Mais tu as continué.

SD : J’ai joué dans des salles où nous jouions et nous terminions la chanson et il y avait un silence. Un silence absolu. Et le propriétaire n’a jamais dit stop ou quoi que ce soit d’autre, et je me suis dit que je ne quitterai pas cet endroit tant que je n’aurai pas réussi à rejoindre ces gens.

Au milieu de la semaine, ils ont commencé à embarquer et les mêmes personnes qui avaient commencé ont continué à revenir. Et tout d’un coup, les ovations, vous savez, des choses comme ça. Et le propriétaire m’a dit : » Je vous ai observé, tu sais, c’était difficile et je pouvais voir que vous essayiez, puis finalement vous avez réussi «, et pour moi, c’était comme si la semaine était magnifique, que c’était tout ce qui comptait. Quoi qu’on fasse dans la vie, si on le fait parce qu’on se soucie des autres et qu’on veut les aider, c’est ça qui compte vraiment. Et quand tu vois ça, quand je vois ce petit bébé sourire, ou un monsieur âgé à qui je serre la main pendant que je chante, et qu’il ne veut pas lâcher ma main, et que je lui serre doucement la sienne.

Pour moi, cela signifie que je suis prêt pour deux heures de plus. Je suis toujours ravi de le faire.

LR : Oh, nous sommes ravis que tu le fasses. J’espère que ça va continuer. Quelqu’un veut-il poser une question ?

Question du public : Bonjour, je suis Nadina. Avez-vous réalisé à l’époque, au début des années 60, à quel point la vie nocturne de Montréal et ce à quoi vous contribuiez étaient perçus comme importants dans tout le Canada ?

SD : Non. Non. Non, aucun d’entre nous ne l’a fait. Ma réaction est, vous savez, de dire, j’espère qu’ils m’aimeront. C’est mon but. Je veux que vous m’aimiez. Et c’est tout.

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Article de presse sur le spectacle de l’Avalon en français, vers 1960

Question du public : J’ai vu un article qui disait «Avalons, le premier groupe noir qui chante en français». À Montréal, étiez-vous considérés comme les premiers ?

SD : Eh bien, il y avait des chanteurs noirs qui chantaient en français. Mais non, nous étions les premiers à enregistrer en français et à chanter en français sur scène, tu sais,  et c’est tout.

Question du public : C’est énorme, c’est énorme pour… il semble qu’on n’en parle pas assez. Le Rockhead’s Paradise, tous ces clubs, je suis originaire de Toronto, ne m’en voulez pas, mais en comparaison avec la vie nocturne de Toronto et de Montréal, je veux dire, Montréal l’a mis sur la carte.

LR : Mais c’était l’explosion des groupes vocaux au début des années 60. Et je pense qu’un groupe vocal en particulier, pour avoir deux langues, il n’y en avait pas tant que ça.

SD : Eh bien, tout d’abord, en ce qui concerne le chant, ils avaient leur section française, mais ils écoutaient toujours des disques anglais. Et j’ai eu la chance, au cours de toutes ces années, d’aller partout et nous sommes toujours sortis avec le sourire, tu sais. Je ne peux donc pas être sûr que nous étions les premiers à sortir. À l’époque, on avait l’impression que les gens nous le disaient, alors on ne sait pas.

Question du public 2 : Au Québec, oui, mais dans le monde, non.

SD : Oh, non, non, je le sais.

Question du public 2 : Vous faisiez des choses à l’Edgewater ?

SD : Oui, j’ai fait l’Edgewater.

Question du public 2 : Avez-vous de bonnes histoires à propos de l’Edgewater que vous aimeriez partager ? Vous faisiez trois sets d’une heure ?

SD : En général, c’était des sets de 40 minutes, trois fois par nuit, oui.

LR : À l’époque, les gens prenaient des vacances à Point Claire, parce qu’on considérait que c’était presque en dehors de la ville.

Question du public 2 : Le groupe passait aussi la nuit sur place ?

SD : Eh bien, on traînait parce qu’on était payé pour traîner.

Donc, nous allions, vous savez, nous le faisions à notre spectacle et ensuite nous allions à l’étage et revenions dans 20 minutes ou 40 minutes, peu importe.

LR : Vous restiez parfois une semaine ? Comme à l’hôtel ?

SD : Oui, nous étions là pour la semaine. Parfois le week-end, selon l’endroit, vous savez.

Question du public 2 : Comment vous sentiez-vous quand tout d’un coup le disco a débarqué ?

SD : Je travaillais encore. Et, oui, non, je ne détestais pas le disco. J’ai fait beaucoup de bons morceaux disco. Parce qu’une grande partie du disco était pleine d’âme. Ce n’était pas toujours boom, boom, boom, tu sais. Il y avait de très belles choses, tu sais. Mon truc, c’était que si j’entendais une chanson et que je l’aimais, je la chantais.

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Skipper Dean (à gauche) et Louis Rastelli (à droite), lors de l’événement transcrit à l’AfroMuseum, 15 février 2023

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